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Je suis un poème

 

par Silvina Maroni

facilitatrice titulaire, Argentine

 

 

« Il y a une zone de l’être où la poésie et la danse se rencontrent.

Si notre vie est mouvement plein de sens elle est aussi poésie.

Faire de notre vivencia une danse est, en réalité, être un poème »

Rolando Toro

 

Le long chemin vers la maison

Quand le monde s’est fait monde pour moi, externe et différent de l’univers maternel et familial, j’ai parcouru d’abord un chemin étroit, tellement droit qu’il me semblait que sans problème d’arriverai à mon destin. Il a très vite été évident que je n’étais pas faite pour ce chemin et, comme au début je ne me rendais pas compte pour moi-même, la Vie s’est chargée de m’amener sur des sentiers qui, pour cette fille spécialiste du chemin droit, furent réellement étonnants. Livrée à cette dérive assez déconcertée, le vent de la Vie m’a sérieusement ballotée comme une feuille morte. Avec le temps, cependant, j’ai appris à être plus subtile, plus attentive, plus légère, jusqu’à apprendre la danse des volutes de fumée qui ne semble pas parcourir mais proprement danser l’espace, sans se préoccuper des chemins droits, des buts et des destins. De ce premier monde d’air, les premières ailes, le vécu dans les nuages, les mots et la musique…

 

Je peux dire que ce qui m’a sauvé depuis le début fut la poésie, pour moi donc un attribut de l’air. J’utilise le terme « poésie » dans le sens large d’accès à la beauté. Ce n’était pas une expérience que je pratiquais souvent mais je savais qu’elle était un guide. Je dois dire que de la chercher avec tant de volonté, tant d’effort, j’ai cassé sa magie. La vérité est que ces jours, ceux de mon adolescence qui devaient avoir été comme une aube, se remplissaient d’une fumée assez noire qui restait à ras du sol. Cependant, comme je disais précédemment, c’étaient les jours de la fille du chemin droit qui persévérera ainsi encore un temps jusqu’à presque atteindre les trophées qui selon moi m’avaient été enseigné comme importants.

 

Je m’enfuis juste à temps. Je m’enfuis sans savoir où j’allais, mettant des kilomètres entre le chemin droit et ma nouvelle terre, des sentiers dans la forêt. Nouvelle terre. Si nouvelle que je ne cessais de m’étonner et d’apprendre alors que grandissaient en moi des racines à faire pour la première fois des choses concrètes, tangibles, terrestres, prélude à tout vol : faire le pain et le fromage, le faire à deux, cultiver notre nourriture, construire un mur et chercher l’eau, déplacer des choses sur l’épaule, allumer la lumière de nouvelles aventures, prenant corps dans les tâches, cultivant les semences qui n’avaient certainement pas été plantées par les ailes de mon mental et écoutant le cri sourd de la terre qui me demandait son tribu.

 

Quand tout semblait faire des racines, quand la terre nous donnait déjà ses premiers fruits et que j’allaitais une fille à peine née, un nouveau changement d’air et un atterrissage sur une terre aride et étrangère qui paradoxalement, dans cette tension avec la sécheresse, m’apporta les leçons de l’eau qui, quand elle touche, fertilise et reverdit, qui flue arrosant la Vie, contournant les pierres les plus énormes et cherchant le lit, sans presque jamais s’arrêter, à moins qu’un marécage ne menace de sucer tout son jus.

 

Me réconcilier avec le changement, fluer en lui, apprendre à flotter sans essayer (inutilement) d’imposer ma volonté devant la force irrépressible de l’eau. Reprendre le dessus

 

C’était ainsi que je reprenais le dessus, quand tout de suite se produisit l’inattendu, quand j’ai dû traverser un enfer qui m’a presque consumé, s’abattant sur moi avec la furie des éléments. Il n’y a pas de mots quand surgit quelque chose comme cela. Si quelqu’un s’en sort (et je m’en suis sortie), il peut ensuite commencer à philosopher et affirmer que du chaos naît la créativité. Il reste cependant toujours cette question brûlante de savoir si une telle frayeur était nécessaire pour apprendre cela et s’il n’était pas possible de l’apprendre autrement.

 

De fut après cette douloureuse épreuve, déjà plus relâchée dans mon corps et confiante en mes ressources, que j’ai commencé le chemin que nous appelons « du guerrier ». C’est maintenant que je lui donne ce nom. A ce moment-là, je savais juste que c’était par là. C’était un chemin avec tant de cœur qu’il me paraissait le seul possible.

 

Quand un point de bifurcation se présente à la croisée des chemins de la Vie, il n’est pas facile de choisir. Si on a cependant appris à écouter la peur et à apprendre d’elle, on reconnaît le chemin qui va vers l’inconnu et les possibles et on le distingue de celui qui revient au même, encore et toujours.

 

Ayant gagné un sentiment d’urgence absolue, étape immuable de la perte de l’enfance, j’ai pris le chemin qui m’amena jusqu’ici, un chemin qui, je m’en suis rendue compte peu à peu, n’imposait pas un chemin de fatigue mais invitait à danser la Vie avec les ailes de la musique.

 

Et j’ai ainsi pris le chemin de retour vers la maison, en dansant ma Vie comme les volutes de fumée qui, filles du feu, déploient dans l’air leurs ailes de couleurs de la terre au ciel avec la fluidité de l’eau, comme un poème.

 

Un avant-poste

-       Et elle n’a pas froid ?

-       Non, elle ne se rend pas compte du froid, elle est comme dans un autre monde, en elle-même, dessinant une panthère

-       Si elle est en elle-même, elle n’est pas dans un autre monde. C’est une contradiction

-       Si, certainement, elle est en elle-même, mise dans un monde qui est au-dedans d’elle et qu’elle est juste en train de découvrir.

(Manuel Puig, Le baiser de la femme araignée)

 

Quand j’ai commencé à m’imaginer en train d’écrire ma monographie de Biodanza (tâche – l’écriture – qui pour moi est un plaisir), il me vint à me souvenir du roman de Manuel Puig duquel j’ai pris la citation et que j’avais lu vingt ans auparavant.

 

Je n’ai pas vu tout de suite vu quelle relation il pouvait y avoir, au-delà de l’aspect écriture. Il y avait tellement longtemps que je l’avais oubliée dans un rayon de ma bibliothèque. Au fur et à mesure cependant que je le relisais, je crois que j’ai commencé à comprendre.

 

Ce roman est un long dialogue entre deux personnages qui partagent une cellule. Le dialogue est direct, sans intervention du narrateur. On peut presque les écouter alors qu’ils conversent. L’un deux, homosexuel prisonnier pour une supposée corruption de mineurs raconte à son compagnons quelques films qu’il a vu il y a de nombreuses années. L’autre, un prisonnier politique marxiste, l’écoute avec avidité. Ils rompent ainsi l’angoisse de la routine de l’enfermement. Utilisant le prétexte des films racontés, ils parlent d’eux-mêmes, de leurs préférences, de leurs idéaux, de leur vie et au fur et à mesure que le lien se crée, ils se transforment. La relation qui naît entre eux, de grande intimité et impensable dans un autre contexte, les transforme et, en racontant, ils se racontent eux-mêmes et se rendent compte qu’ils peuvent compter sur l’autre.

 

Tout au long du roman, à diverses occasions et en cassant les conventions de ce genre de texte, il y a des notes en bas de page. Ceci est étonnant car cet usage n’est pas habituel dans des œuvres de fiction et encore moins des notes de ce style : références au savoir de la psychanalyse qui trouve ici un espace pour son discours « pathologisant », son avidité à cataloguer les différences et sa foi en des définitions, taxonomies et concepts.

 

J’ai toujours pensé que ces citations (qui deviennent tellement odieuses avec leur abandon du ton oral des conversations, leurs petites lettres, leur style impersonnel) n’étaient pas de trop mais étaient là pour aider les lecteurs à se poser certaines questions qui sont mes questions les plus urgentes : Qu’est-ce qu’être humain ? Qu’est-ce être normal ? Comment vivre la Vie ? Plaisirs sensuels, engagement politique, lutte, amour? (les mêmes questions que nous posait Rolando Toro: Où, comment et avec qui vivre?).

 

Les réponses possibles sont examinées tout au long des dialogues entre les personnages, dans la narration des films et dans les notes de bas de page. La prétention de vérité dans le discours scientifique qui coupe le corps des citations, sa rigueur, sa parole autorisée, devient litigieuse, perd par désœuvrement et par le fait de ne pouvoir, jamais, être la Vie.

 

Face à la multiplicité complexe de la Vie, ses débordements, ses merveilles, la frontière incandescente de la rencontre, son sortir de la mère, son retour aux sources, face à tout ce que la Vie a d’indéfinissable et de magique, se ferme à toute magie (l’alchimie des émotions, l’enchantement des mots, le charme du contact), totalement confrontée au savoir éclairé, avec une totale stérilité.

 

C’est ce qui m’a amené au roman de Puig. J’avais travaillé sur lui quand j’étudiais les Lettres et cela a créé pour moi un avant et un après parce que ce fut une lecture si intense qu’elle eut la qualité d’une vivencia : je me suis rendue compte de ce qui ne m’intéressait pas, de ce qui définitivement ne m’intéressait pas, de rester enfermée parmi les livres.

 

J’ai choisi la Vie, son mystère, son chavirement, ses intempéries, ses côtés indescriptibles, ses risques et sa magie. Je ne voulais pas que mes mots paraissent les petits mots d’une citation érudite. Je voulais que le roman de ma Vie soit saveur et aventure, amour et intensité, et en grandes lettres. En vérité, ces phrases passionnées me donnent un peu de pudeur. Je sens qu’elles restent un peu grandes pour moi. C’est pour cela donc que c’était tout ou rien. C’est ainsi que j’ai brûlé les vaisseaux avec une totale ingénuité, prise au dépourvue, avec célébration.

 

Il y avait des choses que, plutôt que de les savoir, j’en avais l’intuition. Apprendre à voler cependant « avec les ailes de l’âme déployées au vent » n’est pas quelque chose qui s’enseigne à l’école. J’ai dû désapprendre tant de choses. Ayant décidé de prendre ce chemin, ce fut un peu plus tard que la Biodanza est venue me mettre en mains les outils dont j’avais besoin pour danser mon monde que, dans son mystère, je suis toujours en train de découvrir.

 

La langue maternelle

« Ce qui pour certains est si naturel, reste pour moi un effort immense et en même temps une source de découvertes des plus délicieuses : la langue maternelle, celle qui bout et balbutie encore en chacun de nous, derrière les cuirasses incorporées de tant de jargon mort – et mortifère – que personne n’en a appris aucune d’une mère mais des pères les plus variés qui nous ont disciplinés : jargon des professeurs, des experts, des militants, des journalistes et des politiciens ».

(Emmánuel Lizcano, Metáforas que nos piensan).

 

Les mots m’ont toujours plu, mais j’ai été longtemps inondée de mots étrangers, gaspillés et sans brillance. Au début, je les répétais sans en faire miennes. Il n’y avait pas de forme parce qu’elles ne naissaient pas de mes vivencias personnelles, mais arrivaient des livres, des cours, des conférences. Des paroles volées, en somme. C’était fatiguant de parler ainsi. J’ai cessé d’écrire de la poésie (qui m’avait amené à m’inscrire en Lettres). J’ai appris à écrire avec le ton adéquat. Tout cela était  très peu intéressant et assez ennuyeux.

 

Je suis finalement partie vivre à la campagne. Avec le temps qui a passé, je vois maintenant que je suis partie pour reconquérir ma parole, ma voix, en récupérant le silence. C’est toujours un paradoxe que la vie où je vis aujourd’hui s’appelle « Reconquista » (reconquête).

 

Beaucoup plus tard, je me suis rendue compte que parler de poésie c’est parler du langage, d’une façon d’être dans le langage. Le « langage » ce n’est pas seulement parler, ou écrire. C’est une façon de s’exprimer, d’aller vers l’autre sans cesser d’être en soi. Beaucoup de personnes associent la poésie avec un livre, mais la poésie est beaucoup plus que cela pour moi : c’est une façon d’être dans le monde. Elle a quelque chose de maternel, quelque chose du retour au giron, là où l’on pouvait balbutier pour le seul plaisir du son et où le sens venait plus tard, authentique et nouveau-né.

 

En recherche de cette sensation, j’avais fréquenté les Lettres avec l’idée que je la rencontrerais sur le chemin. Ce ne fut pas ainsi. Les mots me plaisaient. J’étais tombée sous leur charme et ils me procuraient de savoureuses découvertes. C’était comme apprendre à regarder autrement. Bien que certaines de ces choses se passaient, je me sentais étouffée par ce jargon d’experts qui enfermait les vivencias et où tout se nommait à priori. J’avais tant à vivre encore. Je ne savais pas que la poésie était une qualité de la Vie. Je me suis toujours intéressée à approfondir les mécanismes qui la font naître et les forces puissantes de transformation qu’elle suscite. Quand je préparais le séminaire de poésie pour ma formation en tant que facilitatrice, je me suis abandonnée avec passion à une recherche sur la poésie en prenant des chemins que je n’avais pas parcourus avant. Tout me parut ensuite trop livresque pour ce sujet et je n’ai donc pris que quelques diapositives du document que j’avais préparé.

 

Pour cette monographie, j’ai souhaité reprendre tout cela parce qu’il y a là une recherche profondément mienne, re-signifiée à partir de ma rencontre avec la Biodanza.

 

Avec la Biodanza, j’ai découvert que le mouvement plein de sens était une voie d’accès privilégiée à la poésie de la vie. Cette grâce du poète est un banquet qui est servi à tous les êtres humains, seulement que parfois nous ne trouvons pas la porte d’entrée. Pour moi, ceci fut naturel après quelques vivencias de Biodanza.

 

Mots magiques

« Le poète n’est pas un magicien, mais sa conception du langage (…) le rapproche de la magie.

Bien que le poème ne sois pas écrits ni déclamé à la façon des invocations et des sortilèges, le poète éveille les forces secrètes de la langue ».

(Octavio Paz, L’arc et la lyre).

 

Les questions qui me guidaient étaient : D’où naissent ces forces ? Comment les convie-t-on ? Pourquoi la poésie est-elle si vitale à nous humains ? Pourquoi la poésie nous est nécessaire comme l’est la possibilité d’accès à la beauté et aux instances de communion avec un autre ? La rencontre avec la Biodanza et les réflexions de Rolando Toro m’ont apporté de nouvelle lumière pour penser – sentir – savoir tout ceci. Notre culture (de la modernité à nos jours) porte systématiquement atteinte à cette dimension de l’humain et la pratique de la Biodanza nous aide à mettre au jour la possibilité saine de récupérer la vivencia poétique et offre un chemin très efficace pour y accéder.

 

Mon idée est que, en plus du pouvoir de la musique, de la danse intégrante, de la méthodologie vivencielle, de la caresse, de la transe, de l’expansion de conscience et du groupe (les « septe pouvoir de la Biodanza »), cette parole poétique du facilitateur qui ouvre un horizon pour qu’un nouveau monde émerge dans la vie des danseurs, comme un nouveau chaman qui convoque les forces secrètes de la langue et fait des incantations et des sortilèges pour conjurer l’obscurité du monde.

 

Un peu de littérature

Eric Havelock, dans un livre qui s’appelle « La musa aprende a escribir » 1962, (La muse apprend à écrire) a étudié la transition de l’oral à l’écriture dans le monde grec (lequel a eu lieu dans un laps de temps qui va de Homère au 8ème siècle av. C. à Platon au 4ème siècle av. C.) et montra que Platon avait raison d’affirmer que la principale fonction de la poésie, en tant que langage versifié dans une société de communication orale, était didactique puisque la mémorisation effective était favorisée par le rythme. A agissant comme une espèce d’encyclopédie versifiée vivante, Homère et les aèdes de son époque compilaient et conservaient les façons de maintenir la continuité culturelle. Quatre siècles après, au temps de Platon, la narration et le rythme, qui avaient été le support nécessaire à la mémoire orale, n’étaient plus nécessaires. L’expulsion des poètes de la république platonicienne est le signe de nouvelles formes de connaissances, permises alors par le support de l’écriture. Les sociétés orales accordaient communément la responsabilité du « parler conversé » à une association entre poésie, musique et danse. Cette forme complexe, cassée plus tard avec la spécialisation des arts, déterminait aussi le rôle des « poètes » dans ces sociétés : codificateurs et mainteneurs d’une mémoire collective. Ainsi eu lieu la naissance de ce que nous appelons poésie qui, aujourd’hui, sous la domination de l’écriture, semble avoir été reléguée à la condition de passe-temps mais qui originellement était l’instrument fonctionnel de stockage d’informations culturelles pour une utilisation ultérieures, un instrument qui servait à établir une tradition culturelle. C’est beaucoup plus de que passer aux générations plus jeunes un récit des événements historiques et des exploits des grands personnages. C’est permettre l’enseignement d’aspects vitaux dans l’existence des personnes, fonction qu’encourage aussi les paraboles du Nouveau Testament, les contes de fées, etc. Une façon de passer un enseignement aux autres dans un contexte très différent que celui avec lequel nous avons grandi, celui de l’explication, du contrôle et du raisonnement.

 

La transition vers l’écriture fut aussi, effectivement, la transition vers un nouveau type de pensée : l’empire de la raison, régi par les principes de l’identité (toute chose est identique à soi-même), de non contradiction (il est impossible que quelque chose soit et ne soit pas en même temps), du tiers exclu (il n’y a que deux possibilités : quelque chose est ou n’est pas) et de la raison suffisante (tout ce qui est, l’est pour une raison qui fait que c’est comme c’est). Dans ce cadre, la poésie a continué à être la porte d’entrée du monde « imaginaire » : le monde des images, de la pensée analogique, de la métaphore, où ces quatre principes logiques se défient et où on découvre que la pensée rationnelle est aussi poétique, seulement qu’on le cache.

 

Nous savons aujourd’hui qu’il n’est pas possible, ni de vivre, ni de parler, ni de penser, ni d’être hors d’un monde qui est essentiellement imaginaire et collectif, qui éduque  notre regard qui ne peut regarder qu’à travers les formes imaginaires desquelles l’œil se nourrit. « Le regarde – dit Octavio Paz – donne une réalité à ce qui est regardé ».

 

Différents penseurs contemporains ont découvert que la pensée scientifique est contaminée par « l’irrationnel », que le mythe de la science est aussi puissant que les mythes grecs et que la consolidation de certaines métaphores est fondamentale pour le maintien de la croyance que « les choses sont comme elles sont ».

 

C’est par là que nous pouvons trouver le chemin vers un autre monde : il suffit de nouvelles métaphores pour gérer des situations inimaginables auparavant. Il suffit que les métaphores s’étendent pour commencer à habiter un autre monde. Avec Gabriel Celaya, je dis : La poésie est une arme chargée de futur ».

 

Nous touchons le fond

« La poésie est la faim de la réalité ». « Le règne de la poésie est le pourquoi pas ». (Octavio Paz)

 

Dans ce milieu culturel dans lequel « nous touchons le fond », il fut émouvant pour moi de savoir que la Biodanza porte  haut le drapeau d’une parole sentie, responsable et respectueuse, qui sait en étant prononcée qu’elle touche, affecte et transforme. L’oralité continue à être la possibilité de traiter avec les autres (et ce n’est pas un contrat), de compter avec l’autre, du lien face à face entre les personnes dans des situations concrètes. Octavio Paz dit : « l’image construit  le pont qui tient le désir entre l’homme et la réalité. Le monde du « pourquoi pas » est celui de l’image par comparaison des similitudes et son principal véhicule est le mot « comme » et dit : ceci est cela. En elle, le désir entre en action : elle ne compare ni ne montre des similitudes mais révèle et provoque l’identité ultime des objets qui nous paraissaient irréductibles ».

 

En d’autres mots, la poésie sème le germe de l’être autre, en construisant un pont avec qui je suis, avec ce que je suis. Si d’autres similitudes s’établissaient, la métaphore se déploieraient vers d’autres sens.

 

Les métaphores

« La métaphore sauvera le monde » (Arthur Rimbaud)

 

Une tradition qui date d’Aristote et englobe certaines conceptions actuelles, en passant par toute la métaphysique, oppose concept/métaphore de la même manière qu’elle oppose logos/mythes, vrai/faux réalité/fiction. D’un côté ce qu’on peut connaître, de l’autre ce qu’on peut inventer, qui n’a pas statut de vérité. Je crois qu’il est important de se rendre compte jusqu’à quel point nous sommes imbus de ces croyances : c’est de ce point de vue que certains peuvent dire : « en Biodanza on ne pense pas », par exemple, parce que le mouvement du corps semble justement être le contraire de la pensée.

 

Sur l’horizon de la complexité, nous savons que de telles dichotomies suivent le chemin du paradoxe. Des conceptions plus récentes proposent que tout concept est métaphorique et donc social, ce qui veut dire que les métaphores socialement instituées ont le pouvoir simultané de « créer » des réalités : la pensée conceptuelle est en elle-même pensée poétique, productive, créatrice.

 

En concordance avec cela, les recherches de Rolando Toro proposent une nouvelle épistémologie née de la vivencia. De la danse naît une façon de connaître qui a la vivencia comme centre. L’accès à ces vivencias, qui ne doivent pas être interprétées selon les théories psychologiques, est subjectif et a à la fois des liens profonds avec des vivencias qui appartiennent à tout le genre humain. Les sensations émouvantes qui surgissent des vivencias sont la source de nouvelles métaphores, nées pour pouvoir les nommer en les liant aux expériences propre à l’humain.

 

Qu’est-ce que la métaphore et où réside son pouvoir ? La métaphore naît de la fusion d’une analogie entre deux champs de significations. L’opération métaphorique est asymétrique, elle attribue un sens, elle est orientée : le « crépuscule de la vie » n’est pas équivalent à la « vieillesse de la vie ». Grâce aux métaphores, un domaine qui était inconnu ou mal connu peut, on peut commencer à se connaître – à « se faire une idée » - par la lumière qui réside dans les connaissances déjà élaborées dans d’autres domaines différents, que ce soient des connaissances implicites ou explicites : un point aveugle mis familièrement et évidemment en lumière.

 

Le rythme

« La poésie charme le langage au moyen du rythme. Une image suscite une autre: ainsi, la fonction prédominante du rythme distingue le poème de toutes autres formes littéraires. Tout rythme est sens de quelque chose (…) La relation entre le rythme et la parole poétique n’est pas différente que celle qui règne entre la danse et le rythme musical (…) Toutes les danses sont rythmes : tous les rythmes, des danses. Le rythme est déjà dans la danse et inversement » (Octavio Pas, L’arc et la lyre).

 

Octavio Paz dit que le rythme est image du monde et du sens, c’est-à-dire quelque chose sur lequel s’appuient les philosophies. A cause de la répétition rythmique le mythe revient. Tous les mythes ne sont pas des poèmes mais tout poème est mythe. Comment dans le mythe, dans le poème, le temps quotidien opère-t-il  une transformation : il cesse d’être une succession homogène et vide pour se transformer en rythme. Le poème tend à répéter et recréer un instant, c’est un temps archétypique qui se manifeste, juste quelques lèvres qui répètent ses phrases rythmiques. Ces phrases rythmiques sont ce que nous appelons vers et leur fonctions consiste à re-créer le temps, ce temps créateur de vie et non une succession vide.

 

Pour moi, se furent les vivencias de Biodanza qui m’aidèrent à comprendre ces idées, à comprendre que le rythme n’est pas routine, que le rythme est créatif et discret, que c’est le moment opportun pour le dieu Kairos et que le mot adéquat pour cette vivencia est celui qui ne s’imprime pas rapidement mais qui attend et écoute ce qu’apporte le temps.

 

Wilhelm Dilthey (de qui Rolando Toro a pris le concept de vivencia) a écrit dans « L’imagination du poète » que la poésie repose dans l’énergie de vivre : le poète est l’écho de toutes les résonances de la vie et transforme en vivencia ce qui serait d’une autre façon lettre morte, liste d’événements, simple information. Dilthey a écrit aussi que l’action de la fantaisie, de l’imagination poétique construit un deuxième monde, différent de notre action quotidienne. Ce deuxième monde a été initialement lié au mythe et à la foi et, avec le développement de la culture, a été détaché des connexions religieuses. Dans une autre étude qui s’appelle « Goethe et la fantaisie poétique », Dilthey affirme que ce monde préexiste au poète et on peut dire que celui-ci (une classe d’homme qui pour Dilthey diffère du commun des mortels par sa sensibilité et son impulsions créatrice) « le découvre » involontairement tant il est sensible à la richesse des expériences du monde humain.

 

Mes vivencias dans les danses m’ont montré que nous pouvons tous accéder à ce monde, que ce n’est pas un banquet réservé à quelques-uns. La possibilité d’entrer dans un monde poétique et d’effleurer la frontière incandescente de la beauté de vivre, la connaissance qu’il n’y a pas de séparation entre expérience profane et sacrée, furent et continuent à être source d’une joie énorme pour moi, une promesse accomplie, une vraie épiphanie.

 

Parole de chaman

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss, en analysant la façon de soigner d’un chaman américain, a inventé le concept « d’efficacité symbolique » pour décrire le pouvoir curatif surprenant de certains mots et de certains gestes effectués dans un contexte rituel. L’efficacité symbolique, pour Lévi-Strauss, consiste en la propriété inductrice que posséderaient, l’unes par rapport à l’autre, certaines structures formellement équivalentes à différents niveaux de l’être vivant : processus organiques, psychisme inconscient, pensée réflexive.

 

Selon l’analyse de Lévi-Strauss, le chaman utilise un « langage » plein d’images et de résonances vitales dans lequel peuvent s’exprimer tous les informulés et informulables.

 

C’est ce passage à cette expression verbale qui permet de vivre sous une nouvelle forme ordonnée (c’est-à-dire intégrée à un système de croyances) une expérience actuelle. Au fur et à mesure que cette expérience s’organise, certains mécanismes placés hors de contrôle du sujet se régulent spontanément et le malade guérit.

 

Pour Lévi-Strauss, chamanes et sorciers sont les prédécesseurs des psychanalystes (il écrit ce texte en 1949). Fille de la modernité telle qu’elle est, mon avis est que la psychanalyse ne peut pas être comprise de cette façon. Seul un système qui reconnaîtrait l’importance rituelle de la rencontre humaine, le pouvoir de la danse et de la musique intégrantes et qui les mettrait au service d’une méthodologie efficace pour accéder à des cérémonies de transe et d’expansion de conscience peut actuellement légitimer cette place. La Biodanza est sans doute ce système, et à nous, facilitateurs de Biodanza, nous avons le défi de prendre le rôle de chamanes du 21ème siècle avec abandon, engagement et humilité. En Biodanza, c’est la confluence des mouvements de la danse et la poésie des consignes qui permettent que les personnes « organisent » leur expérience d’une façon nouvelle. De nouvelles métaphores éclairent de nouveaux horizons.

 

Pour finir…

… ce qui n’a pas de fin, je souhaite partager deux moments de ma formation qui furent pour moi comme des rites de passage.

 

Le premier eu lieu pendant le séminaire sur l’éthique. Cette fois, avec une compagne de formation Anahí Arfini nous « sommes nés » à une danse : une rencontre de mains en réseau avec un thème de Fandermole, « Canto versos » qui est pour moi un hymne personnel. Ce fut cette fois la première fois que je me suis vue à la place de facilitatrice et ce fut une expérience émouvante. J’ai senti que j’avais des forces puissantes dans mes mains. Je me suis encore sentie apprentie, tout juste germant  mais soutenant toutefois déjà bien haut ce « je suis si faible que chanter est ma main levée, et fort, je chante, je chante », comme les petites ailes du papillon, la force impondérable du subtil.

 

Le second fut le long processus de prendre confiance en mes ressources en tant que facilitatrice de Biodanza, un processus qui impliquait les vivencias de supervisions avec mes premières sessions avec le groupe de Vera. Je suis passée par une étape dans laquelle je suis entrée dans un grand silence que j’ai accepté comme la possibilité d’autres choses et du pouvoir de faire naître mes propres mots.

 

Mes propres mots pour communiquer aux autres ce que j’ai trouvé en Biodanza : mon opportunité d’éclairer de nouveaux horizons, la valeur de faire les pas que je veux et que j’ai besoin de donner et une source inépuisable de beauté. Pour moi, la danse s’est transformée en réconfort, en chant de louange, en célébration d’être vivant, en cérémonie de rencontre. Si on me demande qui je suis, je réponds que je suis une voyageuse qui danse son chemin. Si on me demande où je vais, je laisse entrer l’incertitude dans la réponse, parce que je suis ouverte à ce qu’apporte chaque aube et que j’ai gagné un grand sentiment de confiance dans mon processus vital. J’écris dans le livre de ma Vie les traits que me dicte le cœur, amoureuse de ces lignes fugaces comme la fumée, éternelles comme le temps et si belles qu’elles sont si belles que – comme dirait ma mère – « un poème ». Et ainsi, je reviens à la langue maternelle.

 

Bibliographie

Fernández, Coriolano; Dilthey, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1967/1995.

Havelock, Eric; La musa aprende a escribir, Barcelona, Paidós, 1996.

Levi Strauss, Claude, “La eficacia simbólica” y “El hechicero y su magia” en

http://www.fmmeducacion.com.ar/Bibliotecadigital/Levi-Strauss_Antropologiaestructural.pdf (consulta nov. 2011)

Lizcano, Emmánuel, Metáforas que nos piensan (abril 2006)

Najmanovich, Denise, artícles réunis dans Mirar con otros ojos. Nuevos paradigmas en la ciencia y pensamiento complejo (2009) et publiés sur le site

Paz, Octavio; “Le rythme” dans L’arc et la lyre, París, Gallimard, 1993.

Toro, Rolando; Fascicule de Formation en Biodanza (2009).

Toro, Rolando; Biodanza (2006)

    

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